Clara Dubois, rédactrice voyage, a rencontré Marc-Antoine Fournier sur les remparts du Vieux-Québec en juin 2026.
Marc-Antoine Fournier Guide-conférencier spécialisé en patrimoine militaire québécois Québec, Québec 15 ans d’expérience en interprétation historique Formé en histoire à l’Université Laval, spécialisation en fortifications coloniales Spécialité : architecture défensive, sièges de Québec, patrimoine UNESCO
Marc-Antoine Fournier arpente les remparts du Vieux-Québec depuis quinze ans, une carte du XVIIIe siècle presque toujours pliée dans sa poche. Ancien étudiant en histoire à l’Université Laval, il a transformé une passion pour les fortifications coloniales en métier, guidant chaque année des milliers de visiteurs à travers les quatre kilomètres et demi de remparts qui ceinturent encore le guide complet de la ville de Québec, la haute ville. Nous l’avons retrouvé un matin de juin près de la Porte Saint-Louis, alors que la brume se levait doucement sur le fleuve.
Il parle des fortifications non pas comme un décor figé, mais comme un texte vivant, où chaque pierre raconte un siège, une négociation ou une peur d’invasion. Voici son entretien.
Présentation de l’expert : Marc-Antoine Fournier
Clara Dubois : Marc-Antoine, comment devient-on guide spécialisé en patrimoine militaire ?
Marc-Antoine Fournier : Par accident, en quelque sorte. J’étudiais l’histoire générale à Laval, et un été, j’ai accepté un poste de guide saisonnier à la Citadelle pour payer mes études. J’ai découvert que la fortification, en tant qu’objet d’étude, condense énormément d’histoire politique, technique et sociale en un espace très concentré. Une simple courtine de rempart vous parle de tactique militaire, de rivalités coloniales, de commerce des matériaux, de conditions de vie des soldats. Quinze ans plus tard, je n’ai toujours pas épuisé le sujet, et chaque saison m’apporte de nouvelles archives ou de nouvelles anecdotes à transmettre.
L’histoire des fortifications de Québec en bref
Clara Dubois : Pouvez-vous résumer l’histoire des fortifications de Québec pour quelqu’un qui n’y connaît rien ?
Marc-Antoine Fournier : Tout commence avec Samuel de Champlain, qui installe la première fortification rudimentaire dès 1608. Mais les remparts que l’on voit aujourd’hui datent essentiellement de trois grandes phases. D’abord, les Français érigent une enceinte de terre et de bois au tournant du XVIIIe siècle, sous la menace constante d’une attaque anglaise venue de la Nouvelle-Angleterre. Ensuite, après la Conquête de 1759-1760, les Britanniques consolident et modernisent ces défenses en maçonnerie, notamment après la guerre d’Indépendance américaine, quand ils craignent une invasion venue des États-Unis nouvellement indépendants. Enfin, la Citadelle actuelle, en forme d’étoile, est construite entre 1820 et 1850 selon les plans de l’ingénieur Elias Walker Durnford, dans un style Vauban adapté au terrain rocheux du cap Diamant.
Ce qui rend Québec unique, c’est que ces trois strates coexistent encore aujourd’hui dans le paysage urbain, contrairement à la plupart des villes nord-américaines qui ont rasé leurs fortifications pour s’étendre.
La Citadelle de Québec : ce qu’il faut savoir avant de visiter
Clara Dubois : Que doit savoir un visiteur avant de se rendre à la Citadelle ?
Marc-Antoine Fournier : D’abord, que la Citadelle est une garnison militaire active, résidence officielle secondaire du gouverneur général du Canada et base du 22e Régiment. Ce n’est pas un musée figé : on y croise de vrais soldats. La relève de la garde, en saison estivale, avec la mascotte-chèvre du régiment, est un moment fort et gratuit, à voir en fin de matinée. Je recommande de réserver la visite guidée à l’avance en haute saison, car les groupes sont limités pour des raisons de sécurité.
Techniquement, la Citadelle est un exemple remarquable de fortification bastionnée en étoile, pensée pour éliminer les angles morts et permettre un feu croisé sur tout assaillant. C’est un ouvrage qui n’a jamais servi dans un vrai combat, ce qui, paradoxalement, en fait un témoin exceptionnellement bien conservé de l’art militaire du XIXe siècle.

Les remparts et les portes historiques du Vieux-Québec
Clara Dubois : Quelles portes ou sections de remparts recommandez-vous en priorité ?
Marc-Antoine Fournier : La Porte Saint-Louis et la Porte Saint-Jean sont les plus spectaculaires, reconstruites dans un style néo-médiéval romantique à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de Lord Dufferin, qui voulait donner à Québec une allure de cité européenne fortifiée pour attirer les touristes. Ironiquement, ces portes actuelles ne sont donc pas d’origine militaire stricte, mais un geste patrimonial précoce, presque visionnaire pour l’époque. Cette esthétique romantique a d’ailleurs influencé plusieurs villages patrimoniaux de la province que l’on retrouve dans notre sélection des plus beaux villages du Québec.
Pour l’expérience la plus complète, je conseille de marcher sur la promenade des Gouverneurs et sur le parcours qui longe les remparts depuis la Terrasse Dufferin jusqu’au parc des Champs-de-Bataille. On y comprend physiquement la logique défensive : le cap Diamant, à pic sur le fleuve, complétait naturellement les fortifications construites du côté des plaines, plus vulnérable. Pour préparer une visite complète du secteur, notre circuit piéton du Vieux-Québec détaille un parcours pas à pas dans la vieille ville.
Les forts oubliés en région : Chambly, Lennox et autres sites
Clara Dubois : En dehors de la capitale, quels forts régionaux mériteraient plus de visibilité ?
Marc-Antoine Fournier : Le Fort Chambly, en Montérégie, est sous-estimé. C’est un site magnifique en bordure de la rivière Richelieu, avec une architecture de pierre du début du XVIIIe siècle exceptionnellement bien conservée, et une histoire qui traverse les guerres françaises, britanniques et américaines. Le Fort Lennox, sur l’île aux Noix, complète parfaitement ce récit : il illustre les tensions frontalières persistantes avec les États-Unis bien après la Conquête, notamment durant la guerre de 1812.
Plus au nord, le Fort Ingall, près de Cabano, offre une reconstitution vivante d’un poste frontalier du XIXe siècle, dans un cadre beaucoup plus rural. Ces sites régionaux permettent de comprendre que la logique défensive du Québec ne s’est jamais limitée à la seule capitale : c’était tout un système de surveillance des voies navigables et des routes commerciales, qui incluait aussi la surveillance du fleuve depuis l’Île d’Orléans, berceau de la Nouvelle-France, toute proche de la capitale. Cette logique territoriale rejoint aussi notre dossier sur les populations autochtones du Québec, qui occupaient et surveillaient ces mêmes voies navigables bien avant l’arrivée des premiers colons.

Le patrimoine militaire et le statut UNESCO
Clara Dubois : Que signifie concrètement le statut UNESCO pour la préservation de ces sites ?
Marc-Antoine Fournier : Le statut UNESCO, obtenu en 1985 pour l’arrondissement historique de Québec, impose un cadre de conservation très strict. Toute intervention sur les bâtiments, les matériaux, même la couleur d’un enduit, doit respecter des normes précises qui préservent l’authenticité du site. C’est parfois contraignant pour les propriétaires privés du Vieux-Québec, mais c’est ce qui garantit que, dans cinquante ans, les visiteurs verront encore les mêmes pierres que nous voyons aujourd’hui.
Élément fortifié Période de construction Statut actuel Remparts du Vieux-Québec 1745-1820 (phases successives) Patrimoine UNESCO, accès libre à pied Citadelle de Québec 1820-1850 Garnison active, visites guidées Fort Chambly Début XVIIIe siècle Lieu historique national, musée Fort Lennox 1819-1829 Lieu historique national, accès par navette Fort Ingall Reconstitution XIXe siècle Site patrimonial régional
Conseils pratiques pour une visite guidée réussie
Clara Dubois : Quels conseils pratiques donneriez-vous à un visiteur pour organiser sa visite ?
Marc-Antoine Fournier : Je résume toujours mes conseils en quelques points essentiels :
- Réservez la visite de la Citadelle à l’avance en juillet-août, les groupes se remplissent vite.
- Portez des chaussures confortables : les remparts se marchent sur un sol pavé irrégulier, parfois en pente.
- Prévoyez une visite tôt le matin pour éviter la chaleur et la foule sur la Terrasse Dufferin.
- Combinez la visite des remparts avec le Musée du Fort, qui propose une maquette sonore et lumineuse retraçant les six sièges de Québec.
- Pour les forts régionaux, vérifiez les horaires saisonniers avant de partir, certains ferment dès la mi-octobre.
Et surtout, prenez le temps de vous arrêter. Les fortifications se comprennent en marchant lentement, pas en cochant une liste de photos. Pour situer cette visite dans un séjour plus large à Québec, notre guide complet de la ville de Québec détaille les autres incontournables de la Capitale-Nationale.
Anecdotes et histoires méconnues des fortifications
Clara Dubois : Une anecdote qui surprend toujours vos visiteurs ?
Marc-Antoine Fournier : Presque toujours la même : la Citadelle de Québec, malgré son architecture redoutable, n’a jamais essuyé un seul coup de feu ennemi depuis sa construction achevée en 1850. Elle a été bâtie par crainte d’une invasion américaine qui n’est jamais venue. C’est un paradoxe magnifique : l’un des plus beaux ouvrages militaires d’Amérique du Nord doit toute sa préservation au fait qu’il n’a jamais servi.
Autre détail que j’aime raconter : certaines pierres des remparts portent encore les marques des tailleurs de pierre du XVIIIe siècle, de simples initiales gravées, une signature discrète laissée par des ouvriers dont on ne connaît presque rien d’autre aujourd’hui.
Un dernier détail surprend souvent les visiteurs européens : contrairement aux villes fortifiées d’Europe, où les remparts ont généralement été construits en une seule campagne cohérente, ceux de Québec portent visiblement les traces de trois régimes politiques différents, avec des techniques de construction et des matériaux qui changent d’une section à l’autre. Un œil averti peut littéralement lire, pierre par pierre, le passage d’un empire à l’autre en marchant simplement le long du parcours des fortifications. Pour prolonger la découverte du patrimoine régional, notre guide de Charlevoix, gastronomie et terroir propose une autre facette du patrimoine culturel québécois, à moins d’une heure de route de Québec.
Ce qu’il faut retenir avant de visiter
- Les fortifications de Québec forment l’unique ensemble défensif colonial complet d’Amérique du Nord au nord du Mexique, classé UNESCO depuis 1985.
- La Citadelle reste une garnison active : réservez les visites guidées en haute saison et assistez à la relève de la garde en été.
- Les forts régionaux (Chambly, Lennox, Ingall) complètent le récit militaire hors de la capitale et méritent une demi-journée dédiée.
⚠️ À vérifier avant de partir : les horaires des forts régionaux changent selon la saison ; plusieurs ferment de la mi-octobre à la mi-mai.
Résumé éditorial
Cette interview avec Marc-Antoine Fournier retrace l’histoire des fortifications de Québec, de la première enceinte de Champlain aux remparts UNESCO actuels, en passant par la Citadelle en étoile achevée en 1850. Le guide-conférencier détaille aussi les forts régionaux méconnus — Chambly, Lennox, Ingall — qui prolongent hors de la capitale le récit défensif du Québec colonial. Les voyageurs curieux du patrimoine militaire d’une autre capitale peuvent aussi consulter Ottawa Tours, qui documente l’histoire militaire de la capitale fédérale canadienne.