Clara Dubois, rédactrice voyage, a rencontré Mathieu Côté dans sa cuisine à La Malbaie en mai 2026.


Mathieu Côté Chef-propriétaire de La Table d’Exception La Malbaie, Charlevoix, Québec 18 ans à la tête de son restaurant gastronomique Formé à Paris (École Ferrandi) et à Lyon (Bocuse) Spécialité : cuisine du terroir charlevoisian, produits sauvages et fermentés


Mathieu Côté a quitté Paris en 2007 avec deux formations de cuisine française derrière lui et un projet simple : ouvrir un restaurant à La Malbaie, ville de 9 000 habitants au fond d’un méandre du Saint-Laurent. Ses collègues français pensaient qu’il commettait une erreur professionnelle irréparable. Dix-huit ans plus tard, La Table d’Exception est pleine tous les soirs de juin à octobre, ses producteurs locaux sont devenus des amis et des fournisseurs incontournables, et il rit beaucoup en racontant les doutes de ses anciens camarades de l’École Ferrandi.


Clara Dubois : Mathieu, qu’est-ce qui vous a amené à Charlevoix spécifiquement ?

Mathieu Côté : La Route des Saveurs, que j’avais découverte en 2004 lors d’un stage à Montréal. J’avais fait un détour par Charlevoix et mangé à une table d’hôte chez une productrice d’agneau aux Éboulements. Ce repas m’a complètement renversé. C’était simple, direct, profondément ancré dans un territoire précis. L’agneau avait une saveur que je n’avais jamais trouvée en France. Le fromage Migneron sur le plateau était meilleur que la plupart des fromages que je connaissais. Et la vue sur le fleuve au coucher du soleil…

J’ai compris ce soir-là que Charlevoix avait quelque chose de rare : un terroir géologiquement unique — le cratère d’astéroïde qui crée des sols minéraux exceptionnels — et des producteurs qui avaient décidé de le valoriser plutôt que de l’industrialiser. C’était exactement ce que je cherchais pour construire ma cuisine.

Clara Dubois : Le Migneron de Charlevoix est souvent cité comme le fromage emblématique. Pourquoi ?

Mathieu Côté : Le Migneron est un chef-d’œuvre de la fromagerie québécoise. C’est un fromage à pâte demi-ferme à croûte lavée, affiné en cave pendant 60 jours minimum. Il a une texture souple, une croûte orangée légèrement humide, et un goût beurré avec des notes de champignon et une pointe d’amertume en finale. Ce qui le rend unique, c’est le lait des vaches de Charlevoix — les herbes de ces pâturages sur des sols créés par l’impact météoritique ont une composition minérale qui se retrouve directement dans le lait.

Dans ma cuisine, je l’utilise fondu sur une tourte d’agneau, en croûte sur des légumes racines rôtis, ou simplement servi avec du miel de sarrasin et des noix. Il n’a pas besoin d’artifice.

Clara Dubois : Comment choisir les bonnes adresses sur la Route des Saveurs ?

Mathieu Côté : Je conseille d’éviter les adresses trop “touristifiées” — celles qui ont investi dans de grands stationnements et des boutiques à souvenirs. Les meilleures adresses de la Route des Saveurs sont encore souvent des fermes familiales où vous êtes accueilli par les producteurs eux-mêmes.

Pour l’agneau, la Ferme Éboulements aux Éboulements est imbattable — les Tremblay élèvent leurs agneaux de race Oxford en plein air avec une maîtrise de l’alimentation exceptionnelle. Pour le fromage, la Fromagerie Laiterie Charlevoix à Baie-Saint-Paul mérite absolument la visite — vous pouvez voir les caves d’affinage. Pour le cidre, Cassis Monna & Filles sur L’Isle-aux-Coudres propose des liqueurs de cassis et des vins de cassis d’une finesse rare. Et pour la Ferme Basque de Charlevoix à Saint-Urbain, le foie gras de canard élevé à l’ancienne est honnêtement meilleur que 90 % des foies gras que j’ai mangés dans le Périgord.

Plateau de fromages du terroir québécois, Migneron et produits de Charlevoix

Clara Dubois : Quelle est la meilleure saison pour visiter les fermes ?

Mathieu Côté : L’été tardif et l’automne — juillet à octobre — sont les saisons les plus généreuses. Les fromages d’été et d’automne sont les plus riches en saveurs, fabriqués à partir du lait le plus aromatique de l’année. Les cidreries vendangent en octobre, les producteurs de cassis récoltent en juillet-août, et les agneaux de fin d’été sont à leur apogée.

Le printemps, c’est la saison des érablières — mars et avril. Participer à un repas de cabane à sucre dans une érablière artisanale de Charlevoix, c’est une expérience gastronomique à part entière. Les Québécois connaissent ce rituel depuis l’enfance, mais les visiteurs européens sont toujours subjugués par la quantité de sirop qu’on consomme et par la tradition des “parties de sucre” familiales.

Clara Dubois : Parlez-nous de la gastronomie autochtone — comment l’intégrez-vous dans votre menu ?

Mathieu Côté : Très progressivement, et toujours en partenariat direct avec des producteurs des Premières Nations. Depuis 2022, j’ai établi une relation avec une famille innue de la Côte-Nord qui me fournit de l’omble chevalier fumé à froid selon une technique traditionnelle transmise depuis des générations. Ce poisson, fumé avec du bois de bouleau blanc, a une texture et un arôme que rien d’autre ne peut imiter.

Je travaille aussi les plantes sauvages comestibles — poireau des bois, fiddleheads (crosses de fougère), baies d’amélanchier — que je source auprès de cueilleurs autochtones certifiés. L’idée n’est pas de faire de la cuisine “fusion” avec des ingrédients exotiques, mais d’intégrer des saveurs profondément québécoises qui existaient bien avant ma cuisine.

Clara Dubois : Quelles tendances voyez-vous venir dans la cuisine québécoise pour les prochaines années ?

Mathieu Côté : Trois mouvements sont en train de redéfinir la cuisine québécoise. D’abord, la fermentation hyperlocale — des chefs font du miso avec des bleuets du Saguenay, du vinaigre de cidre de glace, des lacto-fermentations de plantes sauvages. On redécouvre des techniques de conservation qui ont existé ici pendant des siècles avant la réfrigération.

Ensuite, les algues du Saint-Laurent. L’estuaire est l’un des écosystèmes marins les plus riches d’Amérique du Nord, et ses algues — dulse, laitue de mer, fucus — ont des profils gustatifs uniques. Plusieurs chefs commencent à les intégrer comme ingrédient culinaire, pas comme décoration.

Enfin, la cuisine du feu en plein air — les dîners en forêt, les grillades sur pierre de rivière, les fumages longs. Les restaurants avec une dimension de plein air et de connexion au territoire sont les plus demandés. Les gens veulent manger à l’endroit même où les ingrédients ont poussé ou vécu.

Stand de la Route des Saveurs en Charlevoix, produits locaux et ferme

Clara Dubois : Un dernier conseil pour un visiteur qui veut vraiment manger québécois, pas juste une poutine touristique ?

Mathieu Côté : Allez aux marchés publics. Chaque ville québécoise importante a son marché — Marché Jean-Talon à Montréal, Marché du Vieux-Port à Québec City, marchés locaux dans les régions. Ce sont les endroits où les producteurs vendent directement, où les prix sont honnêtes et où vous voyez exactement ce qui pousse en saison.

Et quand vous lisez un menu, cherchez les produits qui ont une provenance précise — “agneau de Charlevoix”, “truite des Laurentides”, “Migneron de Charlevoix”, “bleuet du Saguenay”. Un restaurant qui nomme ses producteurs est un restaurant qui les respecte, et généralement, c’est un restaurant qui cuisine bien.


Questions rapides — idées reçues sur la gastronomie québécoise

La poutine est-elle la vraie cuisine québécoise ? ⚠️ La poutine est un symbole culturel québécois authentique, mais elle représente une infime fraction de la richesse gastronomique de la province. C’est l’équivalent de définir la cuisine française uniquement par les frites.

Le Québec produit-il de bons vins ? ❌ Le Québec produit très peu de vin (le climat est trop rigoureux pour la vigne classique), mais produit d’excellents cidres, notamment le cidre de glace — un produit unique au monde, comparable en sophistication à un Sauternes.

La cuisine québécoise s’est-elle libérée de l’influence française ? ✅ Complètement. La cuisine québécoise contemporaine est une cuisine nordique-américaine qui n’a plus rien à prouver à la France — elle a développé son propre vocabulaire à base de produits locaux.

Peut-on bien manger végétarien au Québec ? ✅ De mieux en mieux. Les légumes du terroir (haricots, courges, brassicas de fin d’été), les champignons sauvages, les fromages et les produits fermentés constituent une base végétarienne remarquable.

Le cidre de glace se trouve-t-il uniquement en Montérégie ? ❌ Il se produit dans plusieurs régions — Montérégie, Laurentides, Cantons-de-l’Est — mais la Montérégie reste le berceau historique.


Conclusion — Les 3 choses à retenir

1. Charlevoix est le laboratoire du terroir québécois. Pour comprendre la gastronomie québécoise contemporaine, passez une journée sur la Route des Saveurs — c’est là que tout a commencé.

2. Le cidre de glace est le grand vin du Québec. Unique au monde, produit uniquement au Québec, il accompagne les fromages et les desserts avec une finesse que les Européens découvrent souvent avec stupéfaction.

3. Cherchez les noms de producteurs sur les menus. Un chef qui nomme ses fournisseurs s’est battu pour leur qualité — c’est le signe le plus fiable d’un restaurant qui cuisine vraiment québécois.

Pour approfondir l’expérience gastronomique, notre guide de la Route des Saveurs de Charlevoix et notre guide de l’Île d’Orléans complètent ce portrait. Notre chef Mathieu Côté travaille en Charlevoix — la région mérite bien une visite dédiée. Pour un agrotourisme écoresponsable dans la région, notre partenaire propose des séjours centrés sur la gastronomie locale et l’agriculture durable.